Publié : 1er juin 2014

Trois années de cours préparatoire au début des années 60.

Claude Smadja, instituteur maître d’application à l’école élémentaire Murat de 1959 à 1962, nous offre quelques pages de ses mémoires. C’est un précieux témoignage de l’histoire de notre école. Nous le remercions chaleureusement de nous permettre la publication de ces documents.

Pour revenir à la page précédente du récit de Claude Smadja : "L’école Murat et son équipe au début des années 60"

« Je n’ai pas choisi mais j’ai pris la plus belle comme dit une chanson : c’est en effet la classe de CP qui m’échoit à la rentrée 59, alors que j’entre tout juste dans ma vingtième année. Cela ne pouvait être mieux : comme moi, les élèves en sont à l’enthousiasme de la découverte. Celle du fabuleux pouvoir que donne la maîtrise de la lecture pour eux ; celle de cet autre merveilleux sentiment de fierté que procure la responsabilité d’une classe, la perception des progrès que l’on aide à réaliser, la joie de transmettre pour moi.

Le cadre est simple : une salle donnant directement sur la cour, assez spacieuse, avec tables traditionnelles à deux places, casiers pour les cahiers, encriers en porcelaine ; le bureau du maître est sur une petite estrade devant le tableau noir ; au fond une armoire de bois pour le matériel ; dans un coin près du bureau un poêle à charbon. Une porte à demi vitrée communique avec chacune des classes mitoyennes. J’arrive en avance le matin car il faut veiller à remplir les encriers, préparer le tableau pour la première séance de lecture, vérifier l’alimentation du poêle. Le soir, c’est le lavage du tableau afin de le trouver impeccable le lendemain et surtout la correction des cahiers et la préparation des modèles d’écriture.

JPEG - 147.2 ko
"Ma classe", telle qu’elle est aujourd’hui
L’école élémentaire dans les années 1960 occupait les locaux de l’actuelle école maternelle.

J’ai décoré les murs en suivant les conseils de madame Charlier : les bureaux d’office du tourisme vendent de belles affiches représentant des paysages de France ou des reproductions de peinture ; je me souviens d’une belle photo de l’abbaye de Saint-Nectaire ainsi que d’une reproduction de Raoul Dufy, « La fée électricité ». En fin d’année, je repeindrai le tableau à l’ardoisine noire et les élèves ponceront et cireront leurs tables. L’école de la République a peu de moyens mais tient à son rang.

C’est une bonne trentaine d’élèves que j’accueille chaque année. Les photos comme mes listes de noms me rappellent que le 16ème populaire ne connait pas encore la mixité ethnique et sociale que je rencontrerai plus tard dans le 20ème : Olivier, Pascal, Philippe, Didier, Hervé, Jean-Denis et bien d’autres ne côtoient ni Mohamed ni Chang ni même David, non plus d’ailleurs que Béatrice ou Fatima… Rien que des garçons, ni tous blonds ni tous bons heureusement.

L’hétérogénéité est déjà au rendez-vous et sera même un des intérêts du métier : faire progresser tout aussi bien le petit doué bien soutenu par le milieu familial et le moins bien doté qui peine plus, captera mon attention et me laissera d’aussi bons souvenirs. Il y a donc quelques traînards pour apprendre à lire, des scribouillards qui maîtrisent mal le porte-plume, l’encre violette, les pleins et déliés, des récalcitrants à la retenue de ces satanées additions, des « qu’on n’entend pas » et des bavards invétérés ; se côtoient même des calmes et des agités : j’ai le souvenir, honte à moi, d’avoir administré quelques fessées, jamais cul nu, je le jure… Quelle époque permissive !

Il y a aussi les déjà « grosses têtes » qui comprennent tout de suite, voire même avant, pour lesquels on se sent presque inutile ; personne n’aurait pu les empêcher d’apprendre à lire, écrire et compter. Ils sont malgré tout bien agréables et stimulants et permettent de « tirer » la classe. N’oublions pas quelques progénitures de célébrités : Jean-François Teitgen, parent d’un député MRP ( centriste) qui dénonça très tôt la torture en Algérie ; Philippe, fils du flutiste baroque Michel Pierlot qui m’offrira mon premier concert à la salle Gaveau ; Alain Mallet, petit fils d’un général qui me conseillera pour obtenir un sursis avant le service militaire… Tout ce petit monde cohabite fort bien et surtout, c’est « ma » classe ; je n’aurai jamais plus dans ma carrière ce sentiment d’avoir l’entière responsabilité d’un groupe d’élèves, toute la journée et toute l’année scolaire, pour l’ensemble de leurs apprentissages et de leur éducation.

La journée commence invariablement par les dix minutes de morale : un entretien, souvent à partir d’une anecdote, sur les règles élémentaires de vie collective, politesse, propreté, entraide… Le gros morceau c’est bien sûr les quatre séquences d’une demi-heure de lecture réparties sur la journée. Le support c’est le livre « Malou, Perlin et Pinpin », méthode mixte à départ global : des phrases sont lues globalement, découpées en mots ; ces mots sont rapprochés en fonction de leurs syllabes communes, des sons, voyelles ou consonnes sont analysés ; suit la phase de synthèse où l’on forme et lit de nouveaux mots, de nouvelles phrases. Les outils sont le tableau, les jeux d’étiquettes magistrales et individuelles et pour finir le livre. Il y a là tout un travail matériel non négligeable de confection et de découpage d’étiquettes, tirées sur la machine à polycopier à alcool (il doit y en avoir deux ou trois pour toute l’école…), après confection d’un stencil nécessitant papier glacé, un carbone par couleur souhaitée…

Mais tout cela n’est rien devant la joie évidente de ces petits (et de leurs parents) quand, dès Noël pour les uns, à Pâques pour les autres, en fin d’année scolaire pour les plus lents, le mécanisme de la lecture se déclenche, incitant à déchiffrer tout ce qui passe sous les yeux, affiches publicitaires, enseignes de magasins, titres de journaux… et conduisant à emprunter les premiers livres d’abord à la bibliothèque de la classe puis à celle du quartier. Pour nous la récompense sera au troisième trimestre : la lecture suivie des aventures de Makoko le petit Africain et celle de contes rassemblés dans « Lisons ». La victoire est au bout de la page.

L’alternance d’écrit et d’oral est nécessaire, particulièrement à cet âge, c’est donc la séance d’écriture qui suit. Les modèles à l’encre rouge ont été tracés par le maître sur chaque cahier, pleins et déliés compris, reproduits aussi à la craie au tableau, lettres minuscules puis majuscules. Je suis devenu expert en la matière et garderai toujours une écriture marquée par cette empreinte. Les élèves n’ont plus qu’à reproduire sur le quadrillage Sieyès avec grosses et fines lignes permettant de respecter la hauteur des boucles… On tire la langue pour s’appliquer mais gare à la tache voire au « pâté » ; heureusement le buvard rose est là sous la main gauche, prêt à éviter le pire. Si c’est le jour du cahier de roulement où chacun écrit à son tour, l’application est à son comble car ce cahier est celui de la classe, vu par tous, y compris par l’Inspecteur !

JPEG - 52.4 ko
Cahier de roulement (1960)

Le matériel de calcul prend aussi toute sa place : buchettes que l’on attache par paquets de dix pour comprendre le système décimal, domino géant confectionné à l’atelier bois de l’E.N., très pratique pour apprendre la table d’addition, ardoise et crayon d’ardoise pour le calcul mental par le procédé Lamartinière… C’est ma voisine Andrée qui, après quelques semaines de protection de ses secrets pédagogiques par un rideau sur la porte de communication vitrée, a finalement levé le voile et m’a initié à cette technique qu’elle maîtrise à merveille. Ce fut le départ d’une bonne coopération.

D’autres activités occupent la journée au CP. A partir d’une gravure ou d’une photo, d’un croquis au tableau, il s’agit de faire s’exprimer les élèves, d’apporter du vocabulaire, de faciliter l’élocution. L’expression écrite fait ses débuts et en cours d’année, une phrase se construit et s’enrichit, agrémentée d’un dessin. Je suis frappé par l’importance prise par le dessin dans cette classe alors que ce n’est pas du tout mon fort. La nécessité et les bonnes recettes de M. Siret m’ont aidé à tracer au tableau quelques lièvres, chats et autres volailles animant lectures et récits ; sous l’influence de mes souvenirs d’enfance, la fin de journée se termine sur le cahier de classe par une frise colorée et géométrique ; je me souviens aussi d’une belle expo de fin d’année où avec mon collègue et ami Alain Pons, nous avons obtenu de nos jeunes artistes une superbe collection d’oiseaux peints de toutes formes et de toutes couleurs.

Pour le chant, c’est moins surprenant car c’était dans mes cordes, le répertoire déjà bien rôdé en colo fait merveille et constitue une bonne détente. Un autre exercice voisin, celui de la récitation est bien apprécié et ouvre à de belles découvertes poétiques.

Le Tamanoir (Robert Desnos)
Avez-vous vu le tamanoir ?
Ciel bleu, ciel gris, ciel blanc, ciel noir
Il est entré dans mon manoir
Et puis avec son éteignoir
Il a soufflé tous les bougeoirs
Il fait tout noir !
Le printemps (Théophile Gautier)
Mars qui rit malgré les averses
Prépare en secret le printemps
Pour les petites pâquerettes,
Sournoisement lorsque tout dort,
Il repasse des collerettes
Et cisèle des boutons d’or.

Une originalité propre à mon CP : une expérimentation de l’apprentissage de l’anglais est lancée dès l’école maternelle mitoyenne par la dynamique directrice, Mme Foulkes. Elle vient donc, deux ou trois fois par semaine, relayée par quelques étudiants anglais, c’est mieux pour l’accent, animer la classe de quelques conversations et chansons british. Mon repertoire se complète de “ My bony is over the ocean “, Bla, bla, black sheep have you any wool ? » et “Three blind mice” .

C’est le directeur de l’Ecole Normale, M. Defond qui a la charge de l’inspection des instituteurs en classe d’application, c’est donc sous son impressionnante autorité que je passe mon CAP pratique, une matinée du premier trimestre. Toutes les disciplines sont au menu : morale, lecture, calcul, écriture, chant, gym…Je me souviens très bien de ses réactions et conseils.

Tout d’abord, le natif de Touraine, région où la langue française est paraît-il la plus pure, m’indique qu’il faut faire « entendre » le « e muet » notamment dans « la salade » ; ensuite que le son « in » de jardin est à distinguer de celui de l’article « un ». Et justement ma phrase de lecture était : « Ce matin un lapin mange de la salade dans le jardin ». Quelle idée, et quelle oreille !

La leçon d’éducation physique l’impressionne par sa grande rigueur mais cela je le dois au prof de gym de l’école, cet excellent pédagogue, M. Carré, qui chaque semaine entraîne les élèves aux évolutions en plateau, le « must » de l’époque. Il s’amuse manifestement à ma leçon de chant, car moi, si entraîné dans ce domaine, j’ai quelque difficulté à mener de front la battue de la mesure et le maniement de ce sacré « guide-chant », censé donner la bonne note de départ, mais qu’il faut activer de la main gauche avec un levier…Tout cela pour que mes chers petits fredonnent un de mes tubes des séances de pluche en colo :

Je vais vous conter l’histoire
D’un gentil petit lutin
Qui s’en allait à la foire
Tous les vendredis matin
 
Il sifflote, flotte, flotte, hou, hou, hou,
Il sifflote, flotte, flotte, hou, hou, hou,
Il sifflo-ote, il sifflo-ote
Du matin jusques au soir et du soir au matin.

Cela ne méritait-il pas un Certificat d’Aptitude Professionnelle, avec félicitations de Louis Defond ?

Pour découvrir la suite des souvenirs de Claude Smadja : "1961 : Distribution des prix en CP"

Répondre à cet article

1 Message

  • Recherche d’un instituteur stagiaire année 1960-1961

    Novembre 2015, par deshayes fabien

    Bonjour,
    Chercheur à l’Université Paris 8, j’effectue une recherche, avec mon collègue Axel Pohn-Weidinger (Centre Georg Simmel) sur un instituteur qui a été stagiaire au sein de l’école d’application Murat durant l’année scolaire 1960-1961. Cette recherche est basée sur la correspondance qu’il a entretenue avec son épouse durant son service militaire en Algérie. Nous cherchons des personnes qui auraient pu connaitre cet homme, afin de "nourrir" le portrait que nous rédigeons de lui. Dans la mesure où l’école Murat fait oeuvre de mémoire, notamment par l’intermédiaire de Monsieur Smadja, nous pensons que des personnes peuvent avoir des informations concernant cette période et éventuellement cette personne.
    Si des personnes ont enseigné ou ont souvenir des enseignants stagiaires de cette année-là, vous serait-il possible de me contacter par mail ? Pour le moment, je préfère ne pas donner le nom de cette personne, pour des raisons d’anonymat.
    voici mon mail : deshayes.fabien gmail.com
    Je vous remercie par avance,
    Fabien Deshayes

    Répondre à ce message